Power of pictures…

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À travers leur série d’images Icons, Jojakim Cortis et Adrian Sonderegger nous font réfléchir sur la place de l’image dans notre société et dans la mémoire collective. Actuellement exposés au festival Images de Vevey, en Suisse, les deux artistes nous parlent de leur démarche.

Jojakim Cortis et Adrian Sonderegger sont deux photographes zurichois qui travaillent séparément sur leurs projets professionnels respectifs, mais qui ont décidé d’unir leur talent dans le cadre d’une série. Exposés au festival Images de Vevey en Suisse, ils présentent Icons, un projet photographique qui questionne avec justesse le pouvoir de l’image.

À l’heure où le numérique et les logiciels de post-traitement permettent de manipuler les images facilement, il est légitime de s’interroger sur la véracité des centaines de contenus que nous voyons passer quotidiennement. Pour mettre en lumière cette réflexion, ils ont choisi de recréer avec précision des photographies iconiques. Les images sont réalisées sous forme de maquettes et sont restituées en photo. Les plans larges laissent apparaître leurs outils, ce qui souligne le caractère factice des images. Le spectateur est alors invité à regarder avec plus d’attention les photographies qui l’entourent, pour tenter de démêler le vrai du faux.

Actuellement exposés près du lac Léman, dans les jardins du Rivage de Vevey, nous sommes allés à leur rencontre.

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© Jojakim Cortis et Adrian Sonderegger

Konbini  | Comment avez-vous eu envie de recréer ces photos célèbres ?

Jojakim Cortis | On voulait faire un projet plus libre après avoir beaucoup travaillé en photographie chacun de notre côté. On souhaitait avoir un projet personnel sur lequel on allait pouvoir concentrer notre temps et nos efforts. On a réfléchi à ce qu’on pouvait faire ensemble. Comme c’était pendant l’été et que, professionnellement, c’était plus calme de notre côté, on s’était dit que ça pourrait être drôle de reproduire les photos les plus chères du monde.

À cette époque, c’était Andreas Gursky qui avait la photo la plus chère. On l’a reproduite mais lorsqu’on a pensé aux autres images à réaliser, on a vite été limités. La seconde image la plus chère était un cliché de Cindy Sherman, impossible à reproduire étant donné qu’elle se met en scène elle-même. On s’est dit : “Ok, peut-être que ce n’est pas une bonne idée de faire les photos les plus chères, pourquoi pas les plus célèbres ? “. C’est comme ça qu’est née l’idée.

Vous pensez que certaines de ces images sont fausses ?

Adrian Sonderegger | Oui, par exemple on sait que la photo du Loch Ness est fausse : c’est un jouet qui a été photographié. Il y a beaucoup de théorie du complot autour de certaines images, comme celle du premier pas sur la lune. Certains pensent que Stanley Kubrick a tout mis en scène et tout photographié. De notre côté, on pense que la plupart des images que nous avons recréés sont vraies.

Jojakim Cortis | Notre intention n’est pas du tout de dire que ces photos sont des mises en scène, c’est surtout d’encourager les gens à mieux regarder les images.

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© Jojakim Cortis et Adrian Sonderegger

Comment est-ce que vous avez choisi vos images ?

JC | Pour différentes raisons, au début, on a effectivement pensé aux images qu’on connaissait déjà, qui avaient pu nous marquer. On a aussi travaillé avec des livres qui recensaient les photos les plus célèbres ou les plus iconiques. On s’est focalisés sur l’aspect technique, en fonction de ce qui était réalisable ou non. On a essayé aussi d’avoir un panel représentatif de différentes périodes : ça va du Loch Ness au 11 Septembre 2001. On voulait aussi mélanger des photos dures avec des images plus positives.

AS | La question derrière nos choix était aussi de retracer d’une certaine manière l’histoire de la photographie. Nous ne voulions pas choisir une image en particulier, mais plutôt questionner la photographie en tant que médium, pas seulement à travers le temps.

Votre travail a-t-il pour but de sensibiliser les spectateurs sur l’importance de l’éducation à l’image ?

JC | Je ne me considère pas du tout comme un professeur, mon but n’est pas “d’éduquer les gens”. Mais effectivement, ce qu’on veut souligner c’est que de nos jours, les gens regardent beaucoup d’images mais n’ont pas le temps de le faire avec attention.

AS | Certaines photos sont des mises en scène, comme la célèbre photo du nuage d’Hiroshima. Une vraie image avait été réalisée initialement, mais tous les organes de presse avaient dit “Non ce n’est pas assez pour nous, faites-en une autre !”. L’image célèbre ne reflète pas la réalité. Quand on connaît les histoires derrière les images, on peut commencer à se poser des questions.

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© Jojakim Cortis et Adrian Sonderegger

Vous avez l’impression que les images sont souvent mal utilisées ?

AS | Oui c’est un problème lorsqu’elles sont utilisées dans le cadre de propagande par exemple. Mais ce qui est aussi intéressant avec ces images iconiques, c’est que ce sont aussi les médias qui les créent en les postant encore et encore. C’est en les voyant partout qu’elles deviennent des symboles. Par exemple, la photo de l’homme de la place Tiananmen est devenu une figure, une sorte de David face à Goliath. On peut la voir n’importe où maintenant, même redessinée sur des T-shirts, le symbole est même devenu plus iconique que l’image elle-même.

Pensez-vous que votre travail peut renforcer les théories du complot ?

AS | Oui, peut-être, en tout cas ce n’est vraiment pas notre intention de donner du crédit à ces théories.

JC | Je pense que les théories du complot sont déjà là, je n’ai pas l’impression qu’on les alimente. On veut surtout apporter une réflexion sur l’image et la photographie elle-même. Par exemple, on fait tout à la main et nous n’utilisons pas Photoshop pour reproduire ces images. Les gens ne s’en rendent pas compte s’ils jettent seulement un coup d’œil. On prend soin de laisser tous nos outils autour, pour qu’ils puissent prendre conscience du travail artisanal. On essaie de ne rien cacher et d’être le plus honnêtes possible dans notre démarche.

Pour recréer ces images, vous utilisez beaucoup de matériaux différents. Quel est le produit le plus insolite que vous avez utilisé ?

AS | On utilise beaucoup d’astuces issues du modélisme, il y a énormément de tutos sur Internet. On a pas mal utilisé de lumières pour créer des explosions, surtout quand le décor est sombre, on peut avoir un rendu assez intéressant. On est devenu assez pointus pour créer des ciels suffisamment crédibles, on a mis en place différentes techniques, avec différents calques et des papiers transparents. On a aussi eu quelques challenges pour recréer l’eau de différentes images, ce sont des techniques que nous n’avons pas gardées, mais on a essayé de créer un lac avec du gel pour cheveux ou encore avec du sucre fondu.

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© Jojakim Cortis et Adrian Sonderegger

Ça a été compliqué techniquement de reproduire précisément ces images ?

AS | Oui, ça a été un gros boulot et on a pu passer beaucoup de temps par image, car on est tous les deux assez perfectionnistes !

JC | C’est aussi ce qui est bien quand on est deux ! Tout seul on peut perdre des heures en ayant l’impression que ce n’est jamais assez suffisant, alors qu’à deux, l’autre peut te dire : “Écoute, je crois que là c’est bien !”

Quelle a été l’image la plus difficile à reproduire ?

JC | Probablement une image du naufrage de l’Exxon Valdez, c’était assez compliqué de recréer de l’eau : il y avait différentes couches à peindre, c’était assez compliqué pour nous. L’image de Tiananmen, nous a aussi pris beaucoup de temps, car nous avons commandé un tank miniature sur eBay en Chine, et donc il a fallu attendre qu’il arrive…

Et la plus facile ?

AS |Le Loch Ness ! Je l’aime beaucoup, car elle est simple et ne nécessite pas beaucoup de matériel.

Trois mots pour résumer votre démarche ?

AS | Est-ce vrai ?

Quels sont vos projets pour la suite ?

JC | On va continuer à travailler ensemble sur cette série et normalement en 2018 on devrait sortir un livre sur ce travail !

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© Jojakim Cortis et Adrian Sonderegger

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© Jojakim Cortis et Adrian Sonderegger

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© Jojakim Cortis et Adrian Sonderegger

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© Jojakim Cortis et Adrian Sonderegger

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© Jojakim Cortis et Adrian Sonderegger

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© Jojakim Cortis et Adrian Sonderegger

Les photos de Jojakim Cortis et Adrian Sonderegger sont exposées au festival Images de Vevey jusqu’au 2 octobre 2016.

interview réalisée par le site KONBINI que vous pouvez retrouver ici